Pierre Gagnaire
(grand restaurateur)

J'ai l'intime conviction d'être devenu supporter de l'ASSE à ma naissance. Étant né dans le Forez, c'est tout naturellement que j'ai grandi avec les matches de Geoffroy-Guichard. Chaque dimanche, je rejoignais le chaudron et je me souviens encore des joueurs de l'époque, tous ceux qui ont construit la légende dès le milieu des années 60. 
J'achète le journal, je regarde les images et je ne manque rien de ce qui arrive aux Verts.
La seule équipe qui m'intéresse, ce sont les Verts et personne d'autre. Même si je suis un peu triste de ne plus connaître grand monde au club, l'ASSE reste à jamais dans mon cœur. 

              
Interview parue dans But Mensuel N° 10 (Juin 2000) 

"En 1963-1964, les joueurs de Saint-Etienne (Tylinski, Polny, Mekhloufi, Sbaïz) venaient toujours déjeuner dans le restaurant de mon père avant les matches. Pour un gamin de douze ans, c’était un rêve que de voir ses idoles d’aussi près ! Je traînais dans l’arrière-salle et en cuisine, n’osant pas trop m’approcher de ce groupe, mais je ne ratais pas une miette de ces tablées. Ils mangeaient toujours la même chose : du jambon blanc, du riz blanc et de la confiture. Du moins c’est ce que pensait leur entraîneur Jean Snella, car j’en surprenais certains qui n’hésitaient pas à se cacher vers la plonge pour siffler des bières au nez et à la barbe du staff de l’ASSE."

Le chef cuisinier Pierre Gagnaire parle évidemment des Verts dans la dernière du Monde. (30 avril 2016). Extraits.

 "Je suis allé voir récemment un match à Crystal Palace, à Londres. Il y a un joli stade en bois. L’ambiance m’a fait penser à celle de mon enfance à Saint-Etienne… Le stade Geoffroy-Guichard était entouré d’usines. Les ouvriers montaient sur les toits pour regarder les matches. L’enceinte originelle n’a pas beaucoup changé mais les alentours sont devenus déserts. Les Verts, c'était pour moi la sortie du dimanche. Il y avait cette ferveur populaire. Je me souviens de la lumière de l’après-midi dans le stade, des zones d’ombre sur le terrain. Je me souviens des maillots des équipes adverses. Il y avait aussi ce type, Mehdi je crois, avec son vélo énorme sur lequel il transportait ballons, fanions et cacahuètes. Avec Coca-Cola et compagnie, c’est fini, tout ça. 

Gamin, j'ai porté le maillot vert et j'étais entraîné par les pros le mercredi. Richard Tylinski, qui avait joué quelques fois en équipe de Francedisait : “Faites pas comme moi, les enfants, allez à l’école." J'ai eu privilège de fréquenter les joueurs car ils allaient au Clos Fleury, l’établissement tenu par mon père. Je me souviens des joueurs qui se planquaient dans un coin et qui enfilaient les bières à l’insu de l’entraîneur, Jean Snella. C’était un type terrible. C’est lui qui a posé les bases footballistiques de ce club avant Albert Batteux et Robert Herbin. Roger Rocher invitait les arbitres dans un salon du resto. Je ne sais pas ce qu’ils se disaient. Il y a prescription. 

Je me souviens de Rachid Mekhloufi, cet incroyable Algérien au style proche de Di Stefano, extrêmement intelligent, qui est parti pour l’équipe du FLN. D'Eugène N’Jo Lea, un Camerounais, redoutable buteur. De Kees Rijvers, la Trottinette, un bonhomme très puissant. Et bien sûr de l’incontournable Robert Herbin, qui m’impressionnait par sa détente inouïe et sa crinière rousse. De 8 à 14 ans, je connaissais les équipes par cœur. Je peux vous aligner trente noms. A 15 ans, je suis rentré dans ma vie professionnelle de manière intense et douloureuse. Il a fallu trouver mon style culinaire, payer mes fournisseurs… 

J'ai repris l’affaire familiale en 1977 avant d'ouvrir mon premier restaurant, en 1981. On était proche du stade, j’entendais la clameur et j’avais deux couverts dans le resto. Je me disais : “Putain, mais il n’y en a pas dix qui pourraient venir chez nous ?”Il y avait une distorsion entre la folie autour du club et moi qui tentait de faire vivre ma boutique. En 1996, j'ai fermé mon trois-étoiles stéphanois pour m’installer dans les beaux quartiers de la capitale, rue Balzac, dans le 8arrondissement.

 Il y a eu une période où je ne me suis plus trop intéressé au club. Je n’ai jamais été un fan extrême. Aujourd’hui, on peut regarder du foot toute la journée et toute la nuit. C’est complètement fou. Avant, il n’y avait pas la même médiatisation. Les joueurs portaient un maillot. Il y avait une identification. Maintenant, les mecs signent pour six mois. Roland Romeyer et Bernard Caïazzo gèrent le club avec raison, conscients des limites économiques. Ça fait toute la valeur de cette équipe, avec un excellent entraîneur, Christophe Galtier, et des modèles comme Loïc Perrin.

 On est fier de notre équipe aujourd’hui. Le dernier match que j’ai vu est une victoire 3-0 en 2014 contre Lyon. Un très grand match. J'aime les joueurs qui vont au carton malgré un niveau pas extra. Il y a Jérémy Clément et surtout Fabien Lemoine, dont ma femme est amoureuse. Ça a beaucoup surpris le président Romeyer. Ma femme a habité quinze ans en Angleterre et elle est amie avec Arsène Wenger. Mais, même si mes enfants préfèrent Arsenal, j’ai réussi à leur donner un peu de piqûre verte."

La galère de Pierre Gagnaire (15 octobre 2016). Extraits.

Le chef cuisinier Pierre Gagnaire, qui avait longuement parlé des Verts dans Le Monde du 30 avril dernier, évoque l'ASSE et sa faillite à Saint-Etienne lors d'un entretien paru hier dans le quotidien suisse Le Matin. Extraits.

 "Je suis un cuisinier par obligation. Je crois que l’individu s’adapte à ce que la vie, l’environnement, la pression sociale lui imposent. J’ai repris l’affaire de mon père en 1977. J'ai dû trouver un sens à ce foutu métier que je n’aimais pas, le petit interstice dans lequel me glisser pour que je puisse faire quelque chose qui ait de l’allure. C’est devenu vraiment une façon de vivre, une façon de me relier au monde, d’exercer une espèce de sacerdoce qui va au-delà de l’assiette. La cuisine n'était pas ma vocation. Il y avait des choses qui me plaisaient comme tous les gamins, le cyclisme, le sport en général, le foot évidemment parce que je suis de Saint-Etienne.

 La dernière fois que j'ai pleuré, c'était il y a deux ans, quand je suis revenu à Saint-Etienne pour la Fête du livre avec ma femme, Sylvie Le Bihan, invitée comme auteur. J’étais très content pour elle. Nous avons été reçus par le maire avec des mots vraiment touchants. Et là j’ai revu deux images : moi enfant sur les épaules de mon père sur la place de l’Hôtel-de-Ville pour voir le général de Gaulle. Et des années plus tard, de l’autre côté de la place, ma journée de travail terminée à me demander comment j’allais payer mon personnel le lendemain.

 Je suis à la fois à l’aise et pas à l’aise avec l’argent. A l’aise parce que personne ne peut me reprocher de courir après l’argent. Le 11 mai 1996 j’ai tout perdu. Après avoir payé tous les artisans, j’ai fait le choix de me mettre en faillite personnelle. Pendant des années j’ai gagné 600 euros par mois. Aujour­d’hui je gagne bien ma vie, je ne suis pas riche et je ne le serai jamais à cause de cette faillite. J’ai aussi divorcé deux fois, ça m’a coûté de l’argent. Mais j’ai toujours respecté les gens qui m’ont fait grandir, dont ces femmes."