Le tour du stade Geoffroy Guichard 

Source : Subjectif foot

Dimanche 17 décembre 2006


Par Thomas Price, le Tanigushi de la rédaction (Merci et bravo à lui)


Je me ballade autour du stade. Je prends son arrondi et ses arêtes. Je m’interroge. Je m’arrête, je le scrute, je le sonde, j’essaie d’épouser ses formes du regard. Je me figure en architecte. Je me rêve en designer. J’imagine même, parfois, dans des pensées d’extase, une ligne en plus, ou en moins, un tracé corrigé pour gagner en souplesse ou en force… Le stade parfait.

C’est le stade de mon enfance.

Pour aller chez mes grands-parents, on passait devant. Parce que le périph passe devant le stade. Alors on tournait tous la tête à gauche dans la voiture, et on regardait le monument. Papa disait, c’est le stade ! Et on comprenait que ce n’était pas banal, que ça voulait dire quelque chose de fort. On ne savait pas bien quoi. Mais ça devait être fort.

Et puis papa n’était pas le seul à en parler. En fait, tout le monde en parlait. Donc, c’est devenu fort, très fort, incroyablement fort.

C’est fou, le pouvoir culturel sur l’individu.

Je ne passe plus devant le stade, même aujourd’hui, sans porter ma main vers le cœur, comme s’il s’agissait d’un lieu saint.

On a beau dire qu’il est mythique, de là à le relier au cœur, je me suis souvent demandé si j’étais normal… Je m’en ouvre à vous.

Plus tard, à dix-huit ans, j’ai pris des leçons de conduite. Avec le moniteur, parfois, il fallait prendre l’autoroute. Alors là aussi, on passait devant le stade. Une fois, le moniteur me fait sortir de l’autoroute, et il me guide jusque devant l’édifice. On est sorti de la voiture quelques secondes, histoire de marcher plus près de la façade. A pied, les dimensions reprennent leur vraie taille. On se rend mieux compte. Ensuite, on est remonté dans la voiture et on a fait le tour du stade.

Aujourd’hui, je le fais à pied, le tour du stade.

Et je le photographie sous tous les angles. Stade par-ci, stade par-là. Comme pour ne rien manquer. C’est fou, face à ce grand truc, ma peur de perdre quelque chose, d’oublier… J’en ai tellement sous les yeux que j’angoisse de manquer ne serait-ce que la plus minuscule parcelle… Ainsi l’homme est fait qui, plus il en a, plus il en veut. Il a bien raison. Ou tort. Sait-il jamais, le bonhomme ?

Je veux beaucoup de mon stade.

Avant de l’avoir rejoint d’aussi près, je l’ai regardé de tout en haut, depuis les collines ; je l’ai regardé hier au soir, avec le crépuscule. C’était beau. C’est une phrase banale à dire, mais ça résume bien : c’était beau. En dire plus, ce serait comme trahir, faute d’en dire trop pour ne pas assez dire pour autant.

Ce stade, ce n’est pas un beau stade pourtant. Il est rudimentaire, très carré, très cartésien même.

Comme ça, là, vide, on a du mal à s’imaginer que c’est un lieu fort, de vie, qui peut bouillir et accueillir beaucoup de ferveur. Pourtant, c’est le cas, c’est un stade qui, quand il est plein, l’est pour de vrai. Un stade qui prend aux tripes ; qui donne des frissons dans le corps. Un stade charnel on pourrait dire. Vide, il ressemble à un ventre qui a faim, et dont il est difficile d’imaginer qu’il a un appétit d’ogre.

Je tourne autour. Je m’adosse contre une barrière. Je ferme les yeux. Quand je ferme les yeux, mon stade ne disparaît pas, je le vois encore, et je le vois tourner, comme sous un logiciel informatique, je le vois tourner en 3D.

Mon stade en star urbaine, en star informatique, qui se montre aux yeux de tout un monde ébahi. Parce que le stade que j’aime, même si j’aime l’aimer discrètement, et seul, juste moi, je voudrais aussi que tout le monde l’aime et le regarde avec les mêmes yeux, et sache que c’est moi, et moi seul, et ce stade, qui avons une relation si forte !

Quelque chose comme libre et exclusif. L’équilibre parfait d’une relation amoureuse. La quadrature du cercle.

Après quelques nouvelles minutes dans une expectative sereine, mes yeux sortent de mon corps et se retournent contre moi, et je me vois, à côté de mon stade, je me vois et la situation, et je me trouve si bête… Faut réagir ! Je me ferais presque rire…

En moins de deux, je décolle, j’écrase la clope par terre (un moment d’expectative est un moment avec une clope, ndlr), et je marche vite vers la voiture. Vite dans un nid. Dans la voiture, je mets de la musique, quelques notes classiques pour donner de la profondeur à l’instant. On se sent profond, parfois, et la musique classique aide à plonger en soi.

Plonger en soi, où l’on retrouve tout… où tout de soi se côtoie, même les choses les plus simples…

... même un stade.

Je le dis tout bas ; combien qui vont me trouver bête avec mon stade ? Alors il vaut mieux le dire tout bas. L’amour, ça se crie sur les toits, ou ça se murmure du bout des lèvres. A l’intérieur, ça fait autant de bruits, de mouvements. De marées hautes et de marées basses.

J’évite de prendre par le périph. Une fois que c’est quitté, c’est quitté. Je ne veux pas reposer les yeux dessus. Alors je prends par un itinéraire qui m’éloigne vite… pour rester sur la dernière impression, sur le dernier regard. Laisser la dernière image s’incruster en moi et tracer son propre sillon. Les kilomètres de route, au rythme de la musique, sont parfaits pour ça. Je n’y pense même pas. Je ne pense plus. Je me vide totalement.

Arrivé à la maison un peu plus tard, je me réfugie dans la chambre noire. J’ouvre les appareils, je lance la procédure. Les pellicules et leurs secrets. Qu’est ce que cela va donner ?

L’attente du verdict est une impatience. L’excitation et l’angoisse se disputent le moment. A celui du verdict, mes mains tremblent beaucoup. Je passe d’un cliché à l’autre. J’attends de voir la photo, celle qui saura rendre mes émotions de ces deux derniers jours à tourner autour de mon stade. Jamais je n’aurais cru que ce travail me mettrait dans un état pareil. Je me mets à regretter d’avoir accepté ce job. Pourquoi ne suis-je pas allé photographier d’autres stades, comme je photographie des tas de monuments depuis longtemps ? Pourquoi ai-je insisté, comme un enfant, pour m’occuper de celui de ma jeunesse, de mon cœur ? Maintenant, je suis tremblant rien qu’à l’idée que la photo soit bien, ni plus ni moins que bien, ce qui, peut-être, est pire que tout…

Dans quelles angoisses j’arrive à me mettre ? !…

Je laisse les épreuves dans un coin. Je manque de sommeil. J’ai tellement fumé que je respire mal. Ma poitrine m’étreint tout le corps. Je me sens si à l’étroit en moi. Je m’échappe et vais dehors, faire les cent pas et pisser contre un arbre. Je rentre et m’affale dans le canapé. Je penserai à me coucher dans un lit un peu plus tard. Je m’endors. Il sera bien assez tôt, demain, pour choisir la photo qu’il faut, avec des yeux reposés. La photo de mon stade. De mon stade et moi.